Pourquoi je ne fais pas de bande dessinée ?

Pourquoi je ne fais pas de bande dessinée ?

Je pose la question car en fait, c’est vous qui me la posez et qui, souvent, êtes enthousiastes à l’idée qu’un jour, je fasse une bande dessinée. Oui, je sais, mon trait s’y prête, mon traitement de noir et blanc et d’encrage est de plus en plus maitrisé et affirmé, mon niveau général me le permettrait, toussa. Sauf que non, je n’en ferai pas. Ou alors quand je serai riche… ce qui n’est pas pour demain.

Alors, pourquoi ne pas faire de bande dessinée ? Y’a trois raisons… et, fort malheureusement, la troisième ci-dessous, et qui concerne TOUT le milieu des auteurs de bande dessinée, est la plus importante. C’est celle qui fait que vous allez commencer à voir de moins en moins de nouveaux auteurs et de nouvelles bédés dans vos bacs et voir disparaitre des séries et collections entières.

1- Ma plus mauvaise excuse

Bon, alors, pour commencer, mon niveau général n’est pas si bon : la bande dessinée, ça ne se cantonne pas à savoir dessiner des beaux personnages. Il faut maitriser un certain mechadesign, se démerder avec les décors, l’architecture et la perspective, pour assurer une belle mise en situation. Déjà, ça, c’est un problème pour moi, parce que je n’y suis pas si douée (surtout pour les décors) et je suis affreusement perfectionniste : donc j’y passerai un temps infini pour arriver à quelque chose.

Ensuite, la bédé, ce n’est pas que du dessin et une bonne histoire. C’est une mise en scène visuelle recherchée, un découpage et une bonne dynamique scénaristique, une maitrise des dialogues et une compétence étendue dans la mise en page. Ok, ce sont des choses que je sais plutôt faire. Parce que j’ai appris ou du moins essayé. Après tout, c’était mes études d’art. Mais c’est un gros boulot qui, encore une fois, devient hors-norme quand on est perfectionniste.

Et la bédé, ce n’est même pas que cela. Je ne vous cause pas encore de la rédaction des textes et leur intégration dans les planches, de la mise en couleur, de la vérification et de la relecture orthogrammaticale et j’en passe. Et ici, on ne parle même pas de vendre !

Une bande dessinée classique de, disons, 48 pages, c’est… 48 semaines de travail. Ouais, un an quoi. Et pas à 8 heures par jour, 5 jours par semaine, hein. En général, c’est plutôt 10-12, 6 à 7 jours par semaine et surtout ne tombe pas malade ! Bien sûr, on peut faire à moins. Et je pourrais. On chiade moins les décors, on fait du noir et blanc, on exploite les avantages de rapidité de travail en numérique, et on baisse, forcément l’ambition graphique et la qualité générale. Mais à moins de sabrer méchant, on reste dans cette norme ; la bande dessinée en dilettante, si j’ose employer ce terme, ça veut juste dire que ça va être bien plus long et dans tous les cas, ça va rester salement chronophage.

2- Une question de temps

Le problème c’est que je fais autre chose, hein.

D’abord, gagner ma vie (bon an mal an) comme illustratrice professionnelle, ce qui sur un mois me prends entre 8 et 15 jours de travail complet ; et que je ne vais pas arrêter de faire sinon, c’est Alysia qui va, seule, payer les factures et on va vite perdre de notre (petit) niveau de vie… voire finir rapidos dans la merde au premier pépin venu.

Ensuite, je suis autrice de jeux de rôles. C’est très chronophage aussi et, contrairement à l’idée reçue parmi les pratiquants dans ce milieu, créer et écrire un jeu de rôle, c’est un métier. En tout cas, c’en est un dès que vous avez la prétention d’en faire un produit commercial. Je crois que vous avez un peu suivi les aventures de la création des Chants de Loss, le jeu de rôle, mais si vous êtes curieux, j’en parle ici. Bref, ce n’est pas un loisir ; cela fait partie de mes activités professionnelles, cela engage de l’argent, des clients et des responsabilités. Et ça a pris presque tout mon temps pendant ces deux dernières années.

Enfin, je suis romancière et là encore, je ne le suis plus en dilettante ou amatrice. D’ailleurs, mes fans attendent mon troisième tome avec impatience, car il a quand même presque trois ans de retard, parce que ben… je n’ai pas réussi à écrire le tome 3 et le jeu de rôle de front. Le fait est que j’adore écrire et que sur ce point, pouvoir coucher des histoires sur le papier compense beaucoup ma frustration d’avoir renoncé à la bande dessinée. C’est beaucoup moins exigeant en terme de travail et de qualité et, finalement, si cela me rapporte assez peu (voire très peu, mais ce n’est pas bien grave), c’est intellectuellement et personnellement que cela me satisfait et comble mes attentes.

3- Non mais la bédé, c’est pas un vrai métier, madame !

Mais tout ça, c’est rien. La vraie raison pour laquelle je ne ferai pas de bande dessinée est bien plus pragmatique, calamiteuse et misérable.

Le secteur de l’édition en France, c’est 80 000 personnes qui bossent directement dans le secteur, c’est 1% du PIB du pays. Et les derniers rapports, y compris pour le secteur de la bédé, vantent la bonne santé du marché. C’est cool hein ? Mais pas pour les auteurs…

En 2018, c’est moins de 45% des auteurs qui arrivent à gagner le SMIC. Pour les nouveaux auteurs, c’est à peu près 30% et encore moins si j’en juge par la dégradation de la situation en deux ans. La moitié des auteurs de bédé que vous allez voir avec tant de reconnaissance et d’admiration à Angoulême sont au seuil de pauvreté ou en dessous ; ouais. La moitié, retenez bien ça quand vous irez demander une dédicace. Seule une poignée d’entre eux, une cinquante environ, sur 1 300 auteurs professionnels, vivent correctement quand tous les autres peinent à se faire un Smic.

Ces mêmes auteurs de bédé, en ce moment, pour vendre leurs albums, sont obligés de vendre leurs droits d’auteurs. Oui, vous avez bien lu : les auteurs de bédé ne vendent mêmes plus leurs planches et leur droit d’exploitation dans un contrat honnête, mais doivent céder leurs droits d’auteurs contre une avance sur les ventes. En ce moment, un bon succès de bédé, c’est, quoi, 3 000 ventes ?

L’avance sur droit sur une bédé, c’est environ 10 000 € ; une avance que vous allez donc rembourser, à raison de 8% du prix hors-taxes de l’album vendu. C’est-à-dire que pour arriver à avoir un jour des droits d’auteurs et être payé plus que 10 000 balles pour un an de travail, il vous faudra vendre 15 000 albums… quand la moyenne des ventes se situe à 3 000 (si vous avez du succès). Et encore, puisque si vous avez été forcé de céder vos droits d’auteurs, vous ne toucherez QUE 10 000 €. Les droits d’auteurs, ils iront à l’éditeur… pour les 70 prochaines années.

Vous travailleriez un an sans vacances, ni jours de repos, ni même possibilité de prendre un arrêt maladie (car coté sécurité sociale et retraite, les auteurs n’ont rien de chez rien, tout en payant fort cher), 10 à 12 hr par jour, pour 833 € par mois et SEULEMENT une fois le travail fini, vous ?

Moi, pas. Quitte à faire cela, je préfère le faire pour mes propres créations, ou pour des clients qui me payent mes illustrations rubis sur l’ongle (enfin, c’est une façon de parler, parce que je ne suis même pas une illustratrice chère, loin de là) et en sachant que hors de mes commandes, je n’ai de comptes à rendre à personne et que mon travail m’appartiendra toujours, puisque je ne cède aucuns droit d’auteur.

Fondamentalement, je ne gagne pas beaucoup mieux ma vie que ces auteurs de bédé. Mais au moins, je n’ai pas le sentiment de me faire enfler avec du goudron et du verre pilé. Et j’ai la possibilité de m’arrêter de temps en temps, d’avoir quelques congés, de gérer sans paniquer mes fréquents soucis de santé, sans que cela ne devienne une catastrophe. Alors, non, pour ma propre santé mentale et la sérénité de ma vie d’autrice, illustratrice et créatrice, je ne ferai pas de bande dessinée.

Sauf quand je serai riche et que je n’aurais pas à le faire sous la pression de devoir gagner chichement ma survie à tout prix.

 

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