Le genre (les genres !) et les sexualités dans le jeu de rôle

Mon blog un dessin par jour me sert avant tout à parler de mes mickey, mais il relaie souvent des réflexions ou encore des coups de gueule, le plus souvent dans le domaine de ma profession. Mais pas que. Vous aurez noté quelques articles plus divers, dont des articles sur le jeu de rôle, ou encore sur les rapports aux genres et au féminisme dans la société. Dans le domaine du rapport aux genres dans le monde du jeu au sens large, j’ai une expérience pratique qui m’a offert le plaisir discutable de tester de près pas mal des pires dérives imaginables, et de constater avec joie que cela progresse plutôt bien. J’entends par là que les connards sexistes et homophobes deviennent une minorité à la marge. Ils en aboient avec toute leur haine d’autant plus fort qu’ils sont moins nombreux ; c’est un peu comme un organisme qui est d’autant plus bruyant qu’il agonise. Faudrait l’achever un coup.

Mais force est de constater que dans le monde du jeu de rôle, parler du genre mets un peu tout le monde un brin mal à l’aise. Il y a quinze ans que les rôlistes admettent, désormais sans se poser de questions, qu’environ un tiers des pratiquants de jeux de rôle sont des pratiquantes. Cependant, le genre, LES genres, ne se limitent pas au féminin-masculin, le sexisme n’est pas juste un mot et la sexualité ne se limite pas plus non plus à l’hétérosexualité.

Quid dans cela dans les univers de jeu de rôle ?

Je me souviens il y a quelques années (20 ans à la louche) d’une anecdote : un joueur dans une de mes campagnes AD&D qui a crée un personnage féminin. Il le joue fort bien et avec délicatesses et respect de ce rôle de composition, mais avec un archétype de la femme séductrice et irrésistible. Et il réalise que de toute évidence, sa séductrice sulfureuse ne peut que tomber éperdument amoureuse d’un personnage féminin, un des protagonistes de l’histoire. Au point même d’en arriver à tout risquer et sacrifier pour cette femme et son histoire, mettant en péril tout ce que le groupe de personnages tente d’accomplir. Bref, une histoire touchante, non ?

Je me souviens surtout de la peur au ventre de ce joueur du regard des autres joueurs à la table quand ils réaliseraient que y’a une histoire homosexuelle dans leurs aventures, que celle-ci fout le bordel dans leurs péripéties et que derrières les personnages féminins, il y a l’implication intime des joueurs concernés dans une histoire tout aussi intime.

Dans la même période, à Cyberpunk, pour régler le souci de me faire draguer par certains des joueurs à ma table et avec la bénédiction du MJ, ouvert d’esprit, j’avais crée une homosexuelle. Le fait qu’elle soit noire, techie (ingénieur) et surtout lesbienne a été bien pire que si j’avais décidé de supporter les inévitables dragues des joueurs sur le seul personnage féminin de la bande. J’ai testé ainsi en JDR (ce ne fut pas la seule occasion, ce fut juste une des plus marquantes) toutes les remarques débiles que supporte une lesbienne devant certains mecs qui apprennent qu’elle « n’aime pas les hommes ». A commencer par le « tu ne sais pas ce qui est bon, t’as pas essayé avec moi… » J’ai finalement décidé, au grand dam du MJ qui l’a vécu amèrement -ces joueurs étaient ses amis, on a les amis qu’on peut parfois, c’est son choix- de me tirer de ce groupe et j’ai cessé de jouer avec eux, c’était la troisième expérience qui finissait mal d’être la seule nana dans un groupe de mecs.

D’un autre coté à la même époque la première idée de l’un de mes joueurs à Legend of Five Rings fut de faire un samuraï duelliste mortel… et gay. Forcément beau -on n’échappe pas aux archétypes- et irrésistible pour les nanas, mais intéressés seulement par les hommes. Ce fut drôle, amusant et enrichissant, mais devint encore une fois compliqué et houleux face aux autres joueurs quand un couple commença clairement à apparaitre entre ce duelliste et un autre personnage de joueur masculin qui réalisait que finalement, avec ce mec… bha oui, pourquoi pas ?

Ce qui pour moi en tant que meneuse de jeu et créatrice d’univers coule quelque peu de source, c’est à dire la diversité des comportements humains et de la sexualité et des genres, était en général vécu comme une transgression de tabou par les joueurs. Je pouvais leur décrire des scènes de massacre et d’enfants tranchés en deux, les émouvoir par des scènes terribles d’horreur et d’action d’éclats, de mise en abime de leur propre nature et rôle devant le pire de l’âme humaine, faisant de leurs personnages de véritables héros déchirés par leurs choix et responsabilités mais si ça parlait de cul, SURTOUT de relations homosexuelles (et gay, encore pire !) ou de problèmes de genre, c’était tabou.

Le plus amusant est que j’ai réalisé le même tabou concernant le sexisme et le féminisme. Que je décrive par le menu et en détail l’esclavage et les pires sévices, cela horrifie les joueurs mais les motive. Que je leur décrive un bordel ou des femmes répudiées n’ont plus aucun droit après avoir perdu tout ce qu’elles avaient et plus que le choix de vendre leur corps… et les joueurs sont perdus, gênés, me demandent même d’éviter d’aborder ce sujet. Ok… donc je peux massacrer des bébés sous les yeux de vos personnages, mais pas aborder la condition des femmes dans des univers sexistes ?

Depuis, j’ai fais un peu le tour des univers de jeu de rôle (je suis une fan des jeux à univers. C’est ce qui m’intéresse en premier lieu, le reste c’est… secondaire voire je m’en fous totalement) pour réaliser que l’idée de la variété des genres et des sexualités est à peine timidement évoquée -et jamais abordée en détail- depuis seulement quatre à cinq ans, sauf dans quelques projets et jeux à la marge. Ou si elle l’est, c’est de manière caricaturale, que ce soit à dessein ou de manière totalement fortuite.

Pour l’anecdote, c’est sans doutes ce qui m’a frappé quand j’ai rencontré Stéphane Gallay, le créateur de Tigres Volants (qui bientôt connaitra sa 4ème édition sous ENFIN un autre nom). Il y a 20 ans, c’était un précurseur. Son univers impliquait de manière évidente la variété des genres et des sexualités et on y évoquait même le cul et sa diversité ainsi que les rapports au genre comme on évoquerait n’importe quel autre sujet de contexte dans un univers de jeu. Un peu ce qui me parait aller de soi. Mais surtout… on était encouragés à faire ressortir ces points dans l’univers, en y faisant jouer. Mes mêmes joueurs gênés et mal à l’aise dont je parle plus haut purent enfin, parce que l’excuse était clairement : « dans cet univers, ça existe, on peut, c’est une partie du monde » oser rajouter ces questions aux dynamiques de l’interprétation de leur personnage. La question soudain de : « c’est quoi l’orientation sexuelle de ton personnage ? » ne devenait en rien loufoque, mais parfaitement logique. Et dans un univers de science-fiction aux infinies possibilités, il s’est avéré assez vite que la plupart du temps, les personnages à Tigres Volants étaient souvent bisexuels ! Et vous savez quoi ? Pour les histoires des personnages et du groupe, ben ça fait quatre fois plus de possibilités !

Maintenant, je n’ai que peu parlé des genres. Parce que dans ce domaine comme d’autres les rôlistes y sont souvent ignorants. L’idée de se demander quelle est socialement la place des transgenres dans un contexte d’univers, dans une société, comment on les regarde, comment on peut créer un personnage de ce type, comment on peut le jouer et pourquoi cela devient très difficile pour qui ne sait pas ce que c’est et comment cela fonctionne, leur fait peur et leur parait compliqué. Et ce qui est compliqué est rapidement tourné en dérision, en devenant des archétypes de Maurice la Folle. Et forcément, c’est une dynamique qui me donne envie de bosser dessus : me poser la question, c’est réfléchir à comment y répondre, et surtout de quelle manière l’intégrer dans un univers de JDR. Par exemple, toujours dans le JDR de science-fiction Tigres Volants, je l’ai fais en répondant à la question d’un joueur, de manière assez simple : la chirurgie et la médecine sont si avancées que techniquement, accéder à un genre est simplement question de temps et de moyen. Le vrai problème est social et philosophique, mais il a tellement été admis et accepté que finalement, pour n’importe qui, cela n’est plus qu’une information. Être transgenre dans un tel univers n’est pas une case, une minorité. C’est un simple état transitoire ou un état de fait, accepté et intégré par la population, dont une petite minorité y voit les habituelles insultes à un ordre naturel fantasmé ou à un dieu imaginaire.

Mais dans d’autres univers, cela peut être une caste, respectée ou honnie. Un état honteux ou fantasmé. Une situation propre à créer des intrigues et des dynamiques d’histoires et d’interprétation. Dans certaines cultures sur Terre, les personnes transgenres étaient vus comme des intercesseurs entre hommes et femmes, d’autres comme chaman détenteurs dune certaine vérité divine. Ou encore des être érotiquement irrésistibles au point d’en créer de toute pièce en leur imposant de devenir transgenre (si si, une caste en Inde a fonctionné ainsi).

Mais tout cela heurte nos tabous et notre ignorance. Elle heurte notre morale. Qui est a géométrie variable. La violence, la torture, le meurtre, voire le viol et les pires exactions sont des moteurs à l’interprétation et à la lutte. Les genres, les sexualités, le sexisme, la place des femmes et des hommes dans une société sont des murs qu’on n’ose franchir et qui nous arrête, quand ils devraient avoir exactement le même pouvoir narratif.

Si le jeu de rôle, c’est ma conviction, est un formidable outil culturel, en plus d’un loisir exaltant, il y a ici nombres de pistes à oser vraiment explorer, en se débarrassant de ses tabous, et de son inculture à ce sujet. Et en l’occurrence, pour Les Chants de Loss, le jeu de rôle, c’est une chose que je ferai, avec le même traitement que pour le JDR de Stéphane Gallay : c’est un élément du monde, un élément d’importance dans son contexte, on le traite et on en parle comme de tout le reste, car il a des conséquences sur les personnages et leur interprétation, et leur interaction avec leur univers.

Et pour finir, je m’auto-cite (en corrigeant une erreur) depuis un sujet de discussion sur un groupe de rôlistes facebook, concernant la différence hommes & femmes. J’ai corrigé aussi un peu le ton, j’étais fâché que des gens croient encore que naturellement, il soit logique que la femme ait moins de force et plus de charisme que les hommes. Alors qu’il s’agit en grande majorité d’un effet d’évolution culturelle :

La différence entre hommes est femmes (je passe sur certains critères immunitaires et de résistance à la douleur ) est le taux de testostérone, hormone qui assure le développement musculaire. Ce taux, de manière évidente plus faible chez les femmes, crée une différence de masse générale, et de masse musculaire. Cette différence en ne prenant en compte QUE ta testostérone devrait être de 10% environ (les données à ce sujet varient jusqu’à 15% de différence), mais dans les faits, statistiquement, elle est finalement de 5% pour la masse osseuse et de 30% sur la masse musculaire. Pourquoi ?

Evolutionnisme culturel et social. Une femme taillée comme un camionneur est statistiquement moins apte de nos jours et dans notre société à trouver un partenaire sexuel et à se reproduire que la bimbo à gros seins. Cette norme d’évolutionnisme social et culturel change selon les cultures, les contextes et les siècles et ne provient que de tendances sociales. Un exemple : la différence de taille entre les grecs anciens hommes et femme était de 15 cm, et la carrure des femmes bien plus fluette. Pourquoi ? Parce qu’une part de nourriture pour une femme était la demi-part donnée à un homme, depuis son enfance. Ca n’aide pas pour musclée avec cela. A l’opposée, les Scythes et les Sarmates (les peuples qui ont donné naissance à la légende des Amazones) étaient très égalitaire, les responsabilités et les parts de nourriture était équivalentes, résultat… des guerrières badass et la moitié des chefs de clans (choisi par la force le plus souvent) des femmes ! A la Renaissance, en Flandre, une femme belle était une femme large, grande et musclée, et la moyenne de différence de taille était nettement moindre. Comme les écarts de force, eux aussi.

Actuellement, la femme belle et attirante sexuellement doit être mince, plus petite que son mâle et à gros seins de préférence. Pour séduire, et donc avoir un partenaire sexuel qui sera aussi chargé d’élever avec la femme les gosses à venir, tu suis ce modèle, toi qui es une femme, on t’apprends à le suivre dès ton enfance et on te décourage si tu fais autre chose, et tu t’y conforme par conditionnement : 5% de masse osseuse en moins, 30% de masse musculaire.

Mais le gag, c’est que revenons à la testostérone. Les femmes en produisent peu en MOYENNE ! 5% des femmes ont des niveaux aussi ou plus élevés que les hommes dans ce domaine, et peuvent (avec régime alimentaire adapté et non pas restreint), devenir des armoires à glace. Que ces femmes embrassent une carrière sportive ou militaire, et ce sont des brutasses. 5%… une femme sur 20. Pensez-y.

Maintenant, revenons à l’idée que les femmes seraient moins aptes belliqueusement à des carrières résolument masculines. C’est le cas dans le pure strict cadre de la belliquosité : moins de testostérone, moins d’agressivité… en moyenne. Mais ce n’est pas parce qu’on n’est pas agressif qu’on ne va pas savoir apprendre à se défendre. Le dédain des femmes pour les aspects compétitifs et militaires n’existe pas, c’est une évolution culturelle qui dure depuis trois siècles (fin de la Renaissance) : on leur a dit que ce n’est pas leur place, qu’elles n’y ont pas le droit, on les montre du doigt si elles choisissent cette voie, voir on les ostracise, et dès leur enfance, elles sont conditionnés à ne pas désirer suivre ce genre de carrière. Un exemple qui marche pour les sciences dures et les mathématiques, et jusqu’à il y a moins de 40 ans pour la littérature !

Le monde est nettement plus compliqué qu’un clivage naturel hommes-femmes (qui n’est en rien biologique finalement). Celui-ci est né d’une compétition au pouvoir, les deux genres en question se considérant dans une idée d’inégalité et de compétitivité. Les hommes ont gagnés imposant alors un modèle strict aux femmes sous peine d’être exclu de la société humaine…. chez nous. Ce modèle n’a pourtant pas, et N’EST PAS le modèle exclusif, il existe même de nos jours tout son opposé. ce qui différencie hommes et femmes vient d’un modèle culturel. Soyez imaginatif. Créez-en d’autres. Ou si vous décidez de suivre ce modèle, assumez alors qu’il se base sur cette compétition, et des considérations sexistes, et qu’il a donc une origine, des effets pervers, et une philosophie peu plaisante finalement.

Une pensée sur “Le genre (les genres !) et les sexualités dans le jeu de rôle

  • 10 janvier 2016 à 16 h 15 min
    Permalink

    C’est marrant, mais quand j’ai écrit Tigres Volants et quand on a commencé à se connaître, il y a un peu plus de vingt ans, je n’avais absolument pas conscience d’écrire quelque chose de « révolutionnaire » sur le sujet du sexe.

    En fait, c’est peut-être bien à ce moment que j’ai commencé à réfléchir à un certain nombre d’éléments – notamment dans la culture des peuples stellaires – qui ont en effet contribué à modifier ma perception de l’univers du jeu. Et, partant, à ma perception personnelle de la sexualité et à son rôle.

    Mais c’est un cheminement. Comme je l’avais mentionné sur mon blog il y a quelques temps, j’ai longtemps été homophobe – littéralement, l’homosexualité me mettait mal à l’aise – et c’est probablement encore un peu le cas, sauf que j’ai décidé que mes petits problèmes ne devraient pas être ceux des autres.

    C’est vrai qu’on a une société qui, de façon générale, est moins à l’aise avec le sexe qu’avec la violence, même la plus graphique.

Commentaires fermés.

%d blogueurs aiment cette page :

Warning: sizeof(): Parameter must be an array or an object that implements Countable in /home/users3/p/psychee/www/blog/wp-content/plugins/bmo-expo/classes/theGallery.php on line 136