Sexisme et jeu de rôle, statistiques et données

Soyons clairs, le groupe de loisirs socioculturels que constitue le monde du jeu de rôle n’est pas particulièrement sexiste, il est aisé de trouver d’autres groupes de loisirs socioculturels bien pire et il est stupide , contrairement aux prétentions de nos détracteurs qui se sentent le plus souvent attaqués et devraient se poser la question du pourquoi, de considérer le monde du jeu de rôle comme sexiste. Ce sont les joueurs qui le sont. Je pensais cependant que c’était une petite minorité, mais vous allez découvrir avec moi que ce n’est pas à priori la réalité.

1- les sexistes, une « minorité » active et militante partout.

Je me base avant tout sur le constat et, comme toujours, je ne changerai pas mon vocabulaire sur ce sujet, que des connards sexistes et misogynes, il y en a. Ils hantent ce milieu comme ils en hantent bien d’autres et en altèrent de manière bruyante et remarquable la cohésion et la sérénité. Ces connards ne devraient pas être nombreux mais ils sont terriblement actifs, et leurs actions créent des dommages assez violents aussi bien sur le domaine associatif ou privé du JDR, que dans le domaine internet, principalement par leur militantisme – car ils sont souvent eux-mêmes des militants actifs du sexisme, du racisme, de l’homophobie et des inégalités –  souvent confondu avec troll et humour. Reporter la faute sur les féministes – qui pour la plupart ne le sont pas, mais sont simplement des humanistes lucides – qui dénoncent cet état de fait en les accusant de souffler sur les braises d’un problème qui n’existe pas, c’est nier et mépriser, le contenu de cette page qui, en son temps, a tenté d’alerter sur le problème : https://etpourtantellesjouent.wordpress.com/.

PS : il ne faut pas hésiter à partager cette page et y participer.

Je serai tentée de dire, par expérience, que tout ça, là, c’est habituel ; il faut bien comprendre que le féminisme est perçu par moins de la moitié de la population française comme un mal divisant la société. Selon un sondage Harris datant de 2014, c’est 77% des français qui considèrent le féminisme comme une nécessité. Mais la moitié qui constate que c’est très loin d’être acquis et que cela recule. Ha oui : 85% des femmes regrettent le manque de lutte contre les violences et discriminations sexistes. Et enfin, 39% des personnes interrogées confirment que selon elles, les droits des femmes de manière générale sont menacés dans leur pays.

Je suis féministe. Mais, avant tout, je suis une femme et une professionnelle dans le domaine de la communication visuelle et de l’illustration. J’ai travaillé dans le monde de l’informatique, d’internet, du marketing, de la pub et du jeu vidéo et ce que j’y ai vu, à chaque fois, suscite une révoltante évidence : la généralisation de l’idée de différence inégalitaires qui justifie et entérine le mépris des femmes, dans un milieu qui se considère, ou se croit, légitimement et exclusivement masculin. Dans une entreprise de jeu vidéo, surtout, comptant pourtant plusieurs employés féminins, l’idée de la femme faible, bête, inférieur, incompétente, parvenue, rusée, putain, chaudasse ou frigide, compliquée, trompeuse, déloyale ou simplement pas fiable est si évidente que ces gars ne pouvaient la remettre en cause. Leur seule réponse quand on les abordait à ce sujet était le ricanement de l’évidence : on ne peut pas remettre en doute une réalité qui les arrange tant car c’est leur pouvoir qui est aussi sur la sellette.

Et ceci n’est que mon expérience directe ! Avec des banquiers, des assureurs, des médecins, des agents de police, le schéma se répète toujours. L’autorité dans TOUT ces milieux est une affaire d’hommes et la femme ne peut en être, parce qu’elle est inférieure selon les arguments cités plus haut et les autres dont la liste serait sans fin et que, surtout, protester contre cet état de fait mets en danger le pouvoir personnel des hommes. J’en ai été témoin et victime, j’ai fini par renoncer à mon travail à une occasion pour pouvoir avoir le droit de dire librement tout ce que je pensais de mes détracteurs, c’est-à-dire à peu près tout le personnel masculin de la boite, à deux exceptions près.

Mais encore une fois, cela est perçu comme une minorité d’hommes. Oui, mais dans le monde du jeu de rôle aussi, les femmes sont une minorité. Et c’est là que se pose le problème que je vais développer ici.

2- statistiques et groupe de jeu de rôle

Je précise que les chiffres qui suivent sont des estimations documentées (études publiques et instituts de sondages, rapports publiques et professionnels en France, vous trouverez un panel de mes sources à la fin de l’article). J’ai aussi fureté sur les articles du Temps.ch et les statistiques fédérales suisses. Le plus dur a été de trouver les rares tentatives d’études faites dans le monde du JDR : quand je dis rares, aucune n’est complète ou réellement exploitable et il y en a trois sur ces dernières 20 années. Là aussi vous en trouverez en bas de cet articles quelques ressources.

De ces recherches, interviews et de mon expérience, dans un groupe donné de pratiquants du jeu de rôle, il n’y a guère plus de 7% d’individus affichant ouvertement des attitudes et comportements sexistes et capables de passer à l’acte d’une agression verbale ou physique sexiste. C’est peu. Si vous êtes 50, cela fait, quoi… 3, maximum 4 connards ? Ce chiffre est dans un premier temps rassurant en apparence.  Pourrait-t-on se dire que c’est pas si dramatique ?

Mais il ne tient cependant pas compte du problème du sexisme passif ou inconscient, c’est-à-dire la répétition de réflexes comportements acquis, non jugés comme sexistes, mais normaux ou sans gravité par leurs auteurs :

 Ne pas écouter une femme qui s’exprime ou lui afficher activement du dédain à ses arguments, la faire passer au second plan en cas de débat ou de représentation officielle, exiger qu’elle prouve particulièrement la qualité de ses pratiques ou ses prétentions de pratique, penser par défaut qu’une rôliste est forcément la copine/fiancée/femme d’un rôliste, répéter des schémas et des caricatures sexistes destinées aux joueuses, abuser des remarques, commentaires et références graveleux ou humiliants sous couvert d’humour, croire qu’une femme dans un groupe de JDR est là pour se caser avec un homme ou, encore, simplement penser qu’une rôliste ne joue pas comme un rôliste et préfère les « jeux de filles ».  Un fantasme courant et absurde car il n’y a pas de « JDR pour filles » sur le marché… et les femmes ne le réclament justement pas du tout !

Le sexisme passif dans la population des pratiquants du jeu de rôle est beaucoup plus difficile à estimer, car il est très peu visible ou bruyant. Si l’on considère les chiffres de la société, on peut considérer que les comportements passifs sont équivalents à ceux de la moyenne nationale française : 72% des hommes adoptent des attitudes sexistes passives ou refusent d’être associés à des attitudes, comparaisons et activités considérées comme « féminines » (comme prendre soin des enfants ou faire le ménage ou les courses). 52 % refusent d’être considérés comme féministes.

Personnellement, dans le monde du JDR, je serai tentée de penser, à la lueur des données et témoignages que j’ai rassemblé – et c’est un bien ! –  que ce chiffre devrait être revisité à environ 50% seulement. Oui, je pense (naïvement ou pas ?) que le monde du JDR encourage une ouverture d’esprit sur les problèmes sociétaux de notre époque et favorise un humanisme qui s’exprime, entre autres, par une acceptation et une compréhension du féminisme. Mais cela laisse quand même 50% d’hommes dont je ne peux pas attendre à priori de comportement égalitaire et respectueux à mon endroit, sans compter les 7% d’irrécupérables agresseurs.

Maintenant, reprenons les chiffres estimés sur la fréquentation du JDR par la population féminine. A titre de comparaison, en 2014, nous avions 44% de femmes dans la population des pratiquants de jeux vidéo. Pour le jeu de rôle, la moyenne semble, pour ces deux ou trois dernières années, être de… 18%.  Moi qui, avec le miroir déformant de ma région d’activité, la Suisse Romande, constatait une forte présence féminine dans les conventions et manifestations ludiques, j’ai pris une douche froide après mes recherches. Donc, 18% ce qui nous donne sur un groupe d’une cinquantaine de personnes : 9 femmes.

Et maintenant, reportons ces données à notre panel de 50 joueurs tous genres confondus : on va y trouver forcément 3 à 4 gros connards sexistes, 9 joueuses et 20 mecs sexistes passifs, qui ne font guère attention à ce sujet puisqu’ils n’en ont pas conscience. Reste les 20 derniers gars qui, peut-on le croire, sauvent la mise. A la condition qu’ils voient le problème et puissent y faire quelque chose ! Selon les enjeux sociaux de pouvoir, d’influence ou simplement de crainte de provoquer une polémique ou un scandale, la plupart n’interviendront pas. C’est l’effet de foule : on sait qu’en cas d’agression, seule une minorité estimée par les études statistiques de police à 8% intervient activement quand elle est témoin d’un comportement ou d’une agression sexiste. Les autres préfèreront ne pas s’en mêler sauf en cas de danger flagrant, simplement pour ne pas déranger la cohésion du groupe, de l’activité en cours ou de l’ambiance générale. Ceci sans, bien sûr, avoir le cheminement intellectuel qui pourrait leur faire remarquer qu’une minorité va alors en subir les conséquences. Cela nous laisse donc quatre mecs qui vont agir de manière sûr face à un comportement sexiste qu’ils sont en mesure de reconnaitre comme tel – et encore une fois, ce n’est pas si aisé selon leur éducation, leur milieu et leurs habitudes.

3- quels effets et quels dégâts ?

Ce ne sont que des chiffres statistiques, des moyennes… mais vous imaginez comment quatre braves types font pour surveiller 50 gugusses pour s’assurer que ça ne dérape pas ? Et sur les 9 femmes du lot, combien vont préférer faire profil bas pour ne pas être ostracisées par les 20 sexistes passifs et les 3-4 agressifs ? Combien n’ont, comme les mecs, car les nanas sont pas meilleures ni différentes, pas conscience, à force elles aussi d’éducation et d’influence du milieu, des comportements et attitudes sexistes qu’elles subissent avec leur lot d’humiliation, de dénigrement et de discrimination, sans protester ?

Et au final, quelle est l’étendue des dégâts que crée cette situation sur la population des joueuses de jeu de rôle ? Ben c’est simple : sur 34 pratiquantes interrogées, seules trois n’ont jamais été victimes ou témoins directes de comportement et attitudes sexistes. Sur les 34, 8 ont subis des agressions verbales et physiques sexistes. Et… trois tentatives d’agression sexuelles ou viols (dont je fais partie). Enfin, sur les 34 que je cite, 8 ne vont jamais à des manifestations publiques de JDR ou hésitent particulièrement à le faire.

Pourquoi je ne peux citer que 34 exemples ?… Parce qu’il est jusqu’ici impossible de réunir un panel représentatif large, seulement des témoignages. J’ai pris la population locale des joueuses à qui je pouvais poser la question ou qui y avaient déjà répondu et j’ai regardé le résultat. Si un jour la fureur se calme, on pourra peut-être faire un vrai sondage sur ce sujet. Mais le problème de ce même sexisme sur les réseaux sociaux est encore autre chose, que je ne vais pas aborder ici… et il est autrement plus agressif et bruyant que tout ce que je décris dans cet article.

La conséquence est que la discrimination existe, avec son lot de dommages moraux, de harcèlement, d’appréhension pour le risque encouru à participer à son activité ludique, avec les effets ravageurs sur le climat social de cette activité et son lot de silence, d’humiliation, d’invisibilisation et de refus de regarder la réalité en face. 18% de joueuses… il y en a bien plus en suisse romande, sans doutes pas loin de 35% à mon avis – mais je peux me tromper en l’absence de statistiques. Les Suisses sont cependant nettement plus responsabilisés par ce problème et en mesurent la gravité depuis longtemps. D’autant qu’eux aussi ont des représentants politiques particulièrement sexistes et agressifs qui voudraient revenir au bon vieux temps de la femme invisible dans la cuisine. Il y a donc pour eux une évidence qu’un modèle existe et que le sexisme est une affaire qui concerne tous les rôlistes. Pas juste les victimes qui, plus elles sont minoritaires, sont d’autant plus facile à discriminer, mépriser et invisibiliser.

Maintenant, on a parlé du problème et il faut parler des solutions. Mais, personnellement je n’ai pas pour rôle de trouver des solutions ! C’est à vous que je confie la tâche et la responsabilité, si vous l’endossez, de proposer des solutions et de vous organiser pour cela. D’autres les ont trouvés, la preuve, puisque je parle plus haut de la Suisse. Ce n’est pas Byzance, mais y’a pas de quoi se plaindre, et quand on se plaint parce qu’il y a un dérapage, on est forcément écoutée et respectée, on sait qu’on aura à coup sûr de l’aide pour régler le problème.

Pourquoi je ne propose pas, personnellement de solution ?

Parce que les solutions demandent un travail coopératif auquel je participe déjà ! Je travaille dans un groupe de réflexion et d’action. Moi, dans ce groupe, j’ai tâche de montrer la merde au chat ; je soulève les problèmes, je les explique et je les dénonce. Pour les solutions, je me tourne vers plus sage et plus patient que moi, apte à les répandre, les appliquer et les concrétiser. C’est ce que j’espère, aussi, pour vous tous, de tout mon cœur.

Sources :

http://delitsdopinion.com/1analyses/des-francais-et-francaises-feministes-mais-qui-ne-lassument-pas-17593/

http://www.gouvernement.fr/partage/7969-12-chiffres-sur-les-inegalites-femmeshommes-en-france-sexismepasnotregenre

http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/les-chiffres-2017-des-inegalites-femmes-hommes/

http://www.mondedesgrandesecoles.fr/francais-feminismes-on-2016/

http://www.topito.com/top-chiffres-alarmant-harcelement-rue-sexisme-quotidien

http://www.le-thiase.fr/sondage-sur-les-rolistes-2014/

https://biblouisemichel.wordpress.com/2017/06/28/le-jeu-de-role-cest-pour-les-garcons/

 

 

2 pensées sur “Sexisme et jeu de rôle, statistiques et données

  • 5 septembre 2017 à 13 h 53 min
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    « Combien n’ont, comme les mecs, car les nanas sont pas meilleures ni différentes, pas conscience, à force elles aussi d’éducation et d’influence du milieu, des comportements et attitudes sexistes qu’elles subissent avec leur lot d’humiliation, de dénigrement et de discrimination, sans protester ? »
    En plein dans le mille… il est difficile de changer ce qu’on nous a appris comme normal, mais c’est pas impossible. Sachant que le sarcasme s’apprend tard dans la vie, l’humour sexiste est vraiment à proscrire avec les enfants !

  • 6 septembre 2017 à 20 h 15 min
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    Texte d’importance majeure, sur tous les points! Bravo. Il est grand temps que les hommes conscients s’impliquent dans le but de contrer activement cette culture de l’agression passive!

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