Sans-Détour-gate, le financement participatif dans le monde du JDR, et ma gueule…

On va causer scandale et affaire merdique qui a des conséquences plus vastes, déjà en cours, et qui retombent sur tous les intervenants du monde du JDR, à commencer par les auteurs, mais aussi tous les créatifs qui bossent dans un domaine où on gagne des clopinettes, mais des clopinettes d’importance, car, sans cela, pas de création de jeu de rôle !

Le problème de l’affaire Sans Détour (un scandale financier dans le monde du jeu de rôle) est simple. Les faits : d’un côté, un éditeur a merdé avec les droits d’exploitations de produits (l’Appel de Cthulhu par Chaosium) qu’il a vendu en financement participatif, sans payer de royalties pendant deux ans. De l’autre, le même éditeur qui fait une prévente participative d’un produit, mais en désaccord avec son auteur (Aventures par Mayhar Shakeri) sur le volet financier, ce dernier finissant par annoncer de son côté l’abandon du projet, mais sans qu’il y ait de solution de remboursement des souscripteurs ; Sans Détour étant aux abonnés absents quand on essaye de contacter leur service clientèle. On rajoute à cela une communication presse et communautaire désastreuse et entrecoupée de silences tout aussi ravageurs, et Sans Détour peut oublier de tenter de se qualifier de professionnel, et sortir le nez de clown (triste) pour le coup.

Le problème est que cette affaire met en lumière un exemple frappant de la dérive du système de financement participatif. L’Appel de Cthulhu, édité en lançant un financement participatif a atteint la somme record de 400 000€. Aventures a atteint une prévente de 7600 produits à 34€ pièce ce qui fait plus de 250 000€. Cela fait des sommes considérables qui s’évanouissent dans la nature au détriment du souscripteur de base, le client, qui est en droit de se demander si on n’est pas en train de le prendre pour un con. Ce ne serait en rien un souci si ce même client pouvait être remboursé en temps et heure, comme le prévoient en théorie les contrats de ce genre de campagnes et plateforme, comme Ulule. Car c’est bien sensé être un des principes du financement participatif : tu sais que tu peux ne jamais avoir le produit fini, tu sais que tu contribue en pariant sur la réussite, mais si c’est un échec, ben tu reprends tes billes et tant pis.

Mais là, nous avons quelques milliers de clients et, dans le monde du jeu de rôle, c’est énorme, qui ne vont jamais pouvoir reprendre leurs billes, à priori. En un mois, Sans Détour garde un silence total et ne réponds même pas à ses clients. Ça sent le sapin. On peut éventuellement avoir une bonne surprise, mais y’a de quoi douter légitimement.

Et tous ces clients lésés sont en train, et qui pourrait leur donner tort, d’associer financement participatif de « grosse maison » d’édition, et arnaque totale. Or, que ce soit pour les petites ou grandes maisons d’édition du jeu de rôle, le financement participatif est un outil dont on ne peut se passer économiquement. Le marché est tout petit, il est saturé, les coûts de fabrication et de distribution des produits sont énormes, pratiquement personne ne peut réellement les endosser sans mettre en péril son activité à chaque pari, et le financement participatif permet d’éviter de se demander si, à chaque fois, on va mettre la clef sous la porte ou pas. La durée de vie des maisons d’édition de jeu de rôle est un bon indicateur qu’on joue sur un marché très risqué… le jeu de rôle, ça ne paye pas. C’est vraiment, à tous les échelons de la profession, un métier de passionnés. Mais la passion ne fait pas le professionnalisme et le sérieux ; ça se saurait autrement.

Le problème avec cela, c’est pour des andouilles comme moi, au tout début de la chaine : les auteurs et les créatifs. Eux, c’est grâce au financement participatif qu’ils peuvent sortir de nouveaux produits, réussir des projets, payer les rédacteurs, les traducteurs, les correcteurs, les illustrateurs, les maquettistes et assurer des produits de qualité que la clientèle exige en bout de chaine ! Sans financement participatif, et malgré les moyens financiers de mon éditeur, Matagot, Les Chants de Loss n’auraient jamais vu le jour. Pour vous donner une idée, Les Chants de Loss, en totalité, c’est près de 20 personnes qui ont bossé dessus et s’activent encore actuellement, dont deux qui en ont quasi fait leur temps plein durant 2 ans.

Mais que va faire le client qui apprends qu’il peut donner des sous pour un financement participatif, voir ce dernier annulé (ok, c’est le jeu), mais ne pas être remboursé ? Il ne va plus vouloir réessayer, de peur que la mauvaise plaisanterie ne se répète ! Il ne va pas passer pour un con deux fois, et il aura bien raison !

Sur ce coup, c’est quoi la conséquence ? Eh bien, une perte de confiance des clients envers les produits lancés en financement participatif. Non pas en vertu de l’ambition ou du succès du produit mais, selon toute vraisemblance, eu égard aux réactions relevés sur les réseaux sociaux, l’estimation que le client fait de la puissance financière supposée de l’éditeur. Ce sont les projets les plus chers à la base, portés par les éditeurs ayant un peu plus de moyens que les autres, qui seront impactés en priorité. Or, ce sont ces projets qui payent le mieux les intervenants qui travaillent dessus. Et, encore une fois, on ne gagne vraiment pas grand-chose quand on bosse dans le JDR, même sur les plus gros projets. L’effet évident est que nous allons perdre beaucoup de monde qui vont aller se tourner vers d’autres secteurs et abandonner le jeu de rôle, en réaction à l’accélération de la paupérisation du milieu. La création et la production dans le monde du jeu de rôle en sortira mal et il faudra du temps pour réparer les dégâts.

Tout ça parce qu’une boite a merdé à donf.

Ouais, cela me fout en rogne, vous n’avez pas idée.

 

4 pensées sur “Sans-Détour-gate, le financement participatif dans le monde du JDR, et ma gueule…

  • 19 janvier 2019 à 13 h 27 min
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    Je suis d’accord sur le fond: cette affaire va laisser des vilaines marques dans le paysage du JDR français (insérez ici métaphore du slip) et ceux d’entre nous, auteurs et éditeurs, qui essayent de jouer le jeu – sans jeu de mot – vont subir des dommages collatéraux.

    J’aurais un gros bémol sur le « les faits sont simples ». Ce n’est pas le premier bordel de ce genre que je vois passer dans le monde de l’édition ni le premier qui implique des financement participatifs foireux (et foirés) et, une chose que j’ai appris, c’est que, bien souvent, même dix ou vingt ans plus tard, personne ne connaît le fin mot de l’histoire et il y a en général 2d6+(acteurs) versions qui tournent, le plus souvent contradictoires.

    Quelque part, on peut espérer que cet énième scandale va enfin inciter 1) les éditeurs à être transparents et sérieux sur leurs financements, participatifs ou non, et 2) les joueurs à exiger des éditeurs cette transparence et ce sérieux. Un bien pour un mal, en quelque sorte.

    • 19 janvier 2019 à 13 h 37 min
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      J’insiste, les faits sont simples… leur nature ne peut l’être, car derrière les faits, on ne peut savoir ce qui s’est passé… on ne peut que décrire les faits, ce que j’ai fais sans quoi cet article était vide de sens.
      Par ailleurs, je ne conclus rien, je n’envisage rien… à part dire qu’un éditeur vient de merder gravement et que ça va avoir des conséquences pour le milieu. Il se peut autant que ce soit purement malhonnête ou un manque de professionnalisme, que totalement un coup magistral de malpot, bien que je doute un peu de cette dernière hypothèse comme seule cause.

  • 19 janvier 2019 à 13 h 34 min
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    Pour évacuer tout malentendu :
    Conditions Ulule : Porteur de projet : Sans Détour. Société : Ulule.
    Dans le cas où le Porteur de Projets ne pourrait rétribuer les Ululeurs des Contreparties promises, il s’engage expressément à les rembourser intégralement et accepte que la Société ne puisse en aucun cas l’assister dans cette démarche.
    https://fr.ulule.com/about/terms/

  • 22 janvier 2019 à 14 h 48 min
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    Hello !
    Merci pour cet article 🙂
    Je comprends bien la peur que peu susciter cette affaire, mais je ne pense pas que ça aura un impact direct avec les autres éditons/auteurs …
    Je m’explique , ( je verrais ça le et le 3 à Lacanau , si tout va bien pour Sombre) , les clients , les habitués , on va dire , savent pourquoi ils financent les projets de tel ou untel , c’est une histoire de confiance certes, sur ce tu as raison , mais aussi de qualité et d’intérêt donc je serais toi , je m’inquiéterais pas , même si c’est légitime , j’en ai entendu que du bien ( honte à moi j’ai pas eu le temps de tout lire , mille excuses ) .
    C’est une boîte , parmi d’autres , qui est touchée , les clients ne sont pas forcément les mêmes non plus , je crois pas que tes copains et toi seront impactés , à voir en prévisions niveau communication /présentation de projet tout ça, faire légèrement différents pour atténuer les  » possibles » inquiètudes des ( futur) clients dans le jdr ;réponses en convention à mon sens ( rassurer le client ^^)
    No stress no panic affaire à suivre , bonne journée et bonne année
    Amicalement Peggy

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