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Gary Gygax et TSR étaient-ils sexistes ?

N’aimant pas forcĂ©ment donner une opinion personnelle sur un gars que je respecte grandement par ailleurs et qui est un peu mort, ben, il le dit assez bien lui-mĂŞme pour qu’il ne soit pas nĂ©cessaire d’en dĂ©battre vraiment, vous le verrez plus bas. Quant Ă  TSR, la sociĂ©tĂ© qu’il crĂ©a Ă  l’Ă©poque et qui Ă©dita Donjons & Dragons, le sujet est un brin plus compliquĂ©, j’en parle plus bas aussi.

Mais je tiens à nuancer le propos ; la grande majorité des gens (homme pour la plupart mais aussi pas mal de femmes ayant totalement intégré le sexisme de cette époque comme une norme sociale) à la fin des années 70 tendait à penser de manière sexiste, malgré la fameuse « révolution sexuelle » qui fut loin d’être ce que vous en croyez en termes d’effets socioculturels.

Gary Gygax n’est ainsi que le fruit, tout Ă  fait typique et en rien exceptionnel, de son Ă©poque (celle Ă  laquelle on n’a pas envie de retourner). J’imagine (peut-ĂŞtre avec optimisme ?) que ce bonhomme, Ă  partir des annĂ©es 2010, aurait peut-ĂŞtre revu son opinion, au grĂ© de l’Ă©volution socioculturelle et d’une meilleure Ă©tude des principes qui fonde les comportements socioculturelles (oui, vous savez, les sciences sociales que dĂ©testent d’autant plus les gens qu’ils sont rĂ©actionnaires ?) qui a dĂ©montrĂ© qu’en fait, son idĂ©e Ă©tait un prĂ©conçu sexiste, sans aucun rapport avec une rĂ©alitĂ© « biologique » tangible, vieille thèse datant de la fin du XIXème siècle, qui a eu la vie dure au XXème siècle, dĂ©foncĂ©e par les neurosciences depuis 30 ans. Mais je m’Ă©gare ; laissons-le parler :

« Le jeu en gĂ©nĂ©ral est une chose masculine. Ce n’est pas que le jeu soit conçu pour exclure les femmes. Tous ceux qui ont essayĂ© de concevoir un jeu pour intĂ©resser un large public fĂ©minin ont Ă©chouĂ©. Et je pense que cela a Ă  voir avec les diffĂ©rents processus de rĂ©flexion des hommes et des femmes. »

Lien : Gygax’s Game Of Life: Dungeons & Dragons & Probability

 

Voici pour confirmer ces propos des Ă©change sur forum, oĂą Gary Gygax, rĂ©pondait Ă  une interview avec Col_Pladoh sur le site Dragonsfoot.org, et a rĂ©pondu aux questions des forumeurs, de 2004 Ă  2008.  la capture d’Ă©cran est traduite ci-dessous :

 Cab : « Gary, je viens d’interroger Frank Ă  propos de la place des femmes dans le jdr au dĂ©but de tout ça. On dirait qu’Ă  cette Ă©poque c’Ă©tait un hobby très dominĂ© par les hommes ; est-ce que vous aviez rĂ©gulièrement beaucoup de femmes dans vos parties ? Quand vous bossiez Ă  TSR, aviez-vous planifiĂ© ou publiĂ© des produits conçus pour attirer davantage de femmes vers le jeu (je me disais que c’Ă©tait potentiellement un très gros marchĂ©). »

Gary Gygax : « Il n’y a jamais eu beaucoup de joueuses dans notre groupe. Ma fille Elise Ă©tait une des deux testeuses d’origine du premier jet de ce qui deviendrait D&D et ses deux jeunes soeurs ont jouĂ©… et cessĂ© de s’y intĂ©resser en quelques mois, tout comme elle.

Dans notre groupe de campagne qui en deux ans (74-75) a fait intervenir quelque chose comme une centaine de joueurs différents, il y avait quelque chose comme 3 femmes.

En tant que dĂ©terministe biologique, j’affirme que la plupart des femmes ne jouent pas aux JdR Ă  cause d’une diffĂ©rence de fonctionnement cĂ©rĂ©bral. Elles peuvent jouer aussi bien que les hommes, mais n’obtiennent pas le mĂŞme niveau de satisfaction en jouant.

En rĂ©sumĂ©, il n’existe pas de jeu particulier qui attirerait les femmes – en dehors du GN qui a plus Ă  voir avec la socialisation et le thĂ©atre que le jeu- et c’est une perte de temps et d’efforts de tenter ce genre de choses.

Cela me rappelle quand Lionel avait créé des trains et des wagons couleur pastel pour attirer les femmes. L’effort n’a servi Ă  rien, les boites ont Ă©tĂ© rappelĂ©e et reconvertis en modèles standards, les pastels qui ont survĂ©cu sont devenu de rares objets de collection. »

 

 

Un témoignage vidéo d’anciens de TSR, sorti il y a peu, achève de lever le voile sur un fait déjà avéré depuis longtemps : non, les premiers JDR ne s’adressaient pas aux femmes et les femmes n’y étaient pas présentes. C’est seulement à la sortie, en 1984, de la célèbre campagne de JDR pour D&D « Lancedragon », de Margaret Weis, Laura Hickman et Tracy Hickman, que les choses ont commencé à changer. Jim Ward, dans la vidéo, explique bien qu’avant cette date, D&D et le milieu du jeu de rôle, c’était 99% d’hommes. Et seulement après cette date (Gary Gygax quittera TSR en 1985, un an après), que TSR a commencé à ouvrir sa porte aux femmes, suite au succès de ce produit. Gygax n’y est donc pour rien et n’est pas mentionné ; Jim Ward se défendant lui-même de tout sexisme, encore une fois, je le laisse à ses propos et on ne va pas en parler.

Le titre de la vidĂ©o est donc très trompeur : Gary Gygax n’a jamais particulièrement soutenu les femmes dans le monde du JDR, et c’est bien la crĂ©ation d’une Ĺ“uvre Ă  succès devenu produit phare de la gamme, puis une rĂ©fĂ©rence culturelle, par deux autrices, qui a changĂ© la donne, et non la volontĂ© de monsieur Gygax… et justement, ils le disent eux-mĂŞme, dans la vidĂ©o.

 

 

En conclusion, j’insiste encore une fois pour rappeler que quand on commence à compter les écarts de temps en générations (ici, on parle quand même d’il y a 40 ans), on ne doit jamais mettre de côté que nous observons les faits avec notre modèle et nos biais socio-culturels contemporains. On peut toujours prouver très aisément que tel quidam célèbre, d’il y a quelques générations ou plus, était raciste, sexiste ou autre mais il faut alors se demander s’il ne vivait pas dans un contexte historique où tout le monde l’était, parce que c’était la norme contextuelle. C’est un des problèmes de l’Histoire Vs les gens : sans contexte, on ne peut pas forcément comprendre pourquoi des gens avaient des idées à la con. Ça ne les excuse pas vraiment, puisque par ailleurs, il y a eu, dans ces mêmes époques, des gens pour militer activement contre ces discriminations, preuve que la conscience du problème était réelle et constatée ; mais cela permets de comprendre et de relativiser dans le contexte.