Le prix des illustrations dans le monde du JDR. Combien, pourquoi, comment ?

J’avais donc hésité un moment avant de me lancer dans cet article, mais il fallait bien que je me décide, principalement parce que je dois refaire une table de mes tarifs professionnels propre et lisible pour tout un chacun, et ensuite, car ce fut un sujet abordé récemment avec des amis et collègues, qui m’a aussi fait réaliser que parfois, mes clients ne connaissent pas toujours mon métier. Cet article est donc destiné aux clients, autant qu’à mes collèges illustrateurs juniors qui se demandent comment procéder de leurs prix dans le milieu de l’édition du JDR.

C’est donc l’occasion de parler un peu des tarifs des illustrateurs dans le monde du JDR. Parce que même si je n’aime pas l’admettre, cela reste un monde un peu à part, dont la principale caractéristique est que rares (voire très rare) sont les gens et les entreprises à y devenir riche. La mode croissant du financement participatif a permis de revaloriser un peu le secteur, et de mieux en payer les créateurs -un peu mieux- bien que cela se fasse au détriment des distributeurs quelque peu délaissés du processus.

Personne n’apprécie de bosser sans être payé -ou alors il doit y trouver une autre motivation- et dans mon métier, on n’échappe pas à la règle. Je peux me casser le popotin pour faire de superbes illustrations pour le plaisir de mes fans, mais avant tout, j’y trouve mon plaisir et mon compte, et je tente de monnayer au mieux le moindre de mes travaux personnels. Je voudrais bien dire que c’est pour devenir riche, mais en fait, ça se cantonne à le faire pour tenter de payer mes factures, dont l’amoncellement me gratifie régulièrement de sueurs froides. Un peu comme tout le monde ; les illustrateurs ne sont pas des cas à part. Ce sont des artisans, comme tous les autres artisans et autoentrepreneurs sauf que notre artisanat est de faire des « petits dessins ».

Pour payer charges, impositions variées (et y’en a des plombées), frais de fonctionnement, et enfin factures et courses du mois, un illustrateur, comme tous les artisans, tente de s’assurer d’avoir un tarif horaire d’environ 43€. Ce qui, je le sais surprends souvent le salarié qui n’en touche parfois que 15 de l’heure, lui. Mais le salarié a un salaire constant qui lui fournit un tout petit peu de marge de stabilité (aussi misérable soit ce salaire pour parfois une charge de travail énorme, ou peu agréable, ce que je déplore), tandis que l’artisan ne peut compter que sur sa capacité à obtenir des commandes, et faire des bénéfices, qui varient donc énormément d’un mois à un autre. S’il fait 50 heures dans le mois à un taux horaire de 43€, il en sort avec 2150€ dont environ 50% à la louche seront engloutis dans les charges et impositions. Il lui restera 1075€ pour le mois, et ses factures. Ce n’est pas si mal. Mais on fait rarement 50 heures de travail payé plein pot dans le mois. En fait, divisez le tout par deux, et vous avez la moyenne des illustrateurs. De suite, ça fait nettement moins, n’est-ce pas ?

Il est fréquent par exemple que je travaille plutôt à 35€ de l’heure, voir parfois 30€ (mais là, c’est vraiment parce que ça me branche), simplement parce que j’y suis contrainte pour trouver des clients. Pourquoi?… On en revient au début de mon article. Le monde du JDR n’est pas très riche. Il faut donc trouver un équilibre entre le minima rentable de production, et les contraintes d’un secteur qui ne croule pas sous le pognon. Mais le monde du JDR ne peut pas se passer d’illustrateurs et donc il est en général possible d’y obtenir des commandes. Là où le bât blesse, est de trouver ce juste équilibre entre deux contraintes contradictoires. Et on réalise souvent que les deux milieux, illustrateurs, et créateurs/éditeurs de jeu de rôle, ne sont pas toujours très au courant de leurs contraintes mutuelles.

Alors ça donne quoi ?… Un taux horaire ne signifie pas grand-chose pour qui n’est pas du métier, alors faisons simples, avec quelques exemples

Voilà ce que je peux faire en environ une heure, c’est un dessin encré noir&blanc :

femmee-epee1100

Voilà aussi ce que je peux faire en cinq-six heures, c’est un speedpainting :

altaride-nature-1100

Et voici ce qui m’en prend environ douze, c’est une peinture numérique :

moto-1100

Dans les trois cas, le client ne paye pas véritablement le prix réel du travail à l’heure. Le plus souvent, il paye moins, c’est un forfait. Et c’est là qu’on commence à parler du prix selon le type de demande.

Les prix que je vais suggérer sont indicatifs, mais tiennent compte d’une marge de moyenne des tarifs pratiqués par les illustrateurs bossant dans le milieu du jeu de rôle. Et à titre indicatif, c’est la moyenne basse. C’est-à-dire que sauf exception, vous ne pouvez pas vous attendre à voir des tarifs plus bas que cela :

(pour infos, les tarifs en CHF sont à peu près équivalents à ceux en euros)

Pleine page (A4) Demi-page (A5) Quart de page (A6) Vignette
Noir&blanc 100 € 50 € 35 € 25 €
Couleurs 200 € 100 € 50 € 35 €
Peinture 300 € 150 € 75 € 50 €

Rappel : ce sont des prix pour le milieu du JDR.

Noir et blanc : tout ce qui est travail d’encrage et de crayon, avec ou sans trames. Cela peut demander un sacré temps et à un moment, certains travaux avec des trames fines et détaillées s’apparentent à de la couleur.

Couleurs : il s’agit de mettre de la couleur -des niveaux de gris finement travaillés peuvent devenir de la couleur en terme de travail et donc de prix- sur un dessin encré ou crayonné. Le speedpainting est dans cette fourchette de tarif.

Peinture : ici, on parle de faire de la véritable peinture numérique ou sur papier/toile, dont le rendu sera nettement plus réaliste ou artistique, et dont la charge de travail est elle aussi nettement plus importante. Un travail avec des techniques comme les gouaches, aquarelles, encres ou encore huiles, peut devenir nettement plus onéreux.

Couverture : une couverture n’a pas de prix/tarif fixe, cela dépend totalement de la demande du client. Cependant, une couverture couleurs et peinture débute à un prix d’environ 350€

Pourquoi ces prix ?

Ce n’est pas le temps de travail réel qui est compté ici, mais le temps de réalisation du rendu. Pour une heure de crayonnage et d’encrage, on peut compter à la louche environ autant de temps de recherche, de rough et de création. Un illustrateur n’est pas une machine à produire de l’image, et la création d’un bel objet nécessite de le penser.

Donc, plus on travaille quelque chose de complexe (une pleine page par exemple, noir et blanc ou couleurs), plus on prend de temps en amont de recherche, de préparation, et de croquis pour réaliser l’œuvre finale. Enfin, tout client avisé veut voir le croquis de sa commande avant de la recevoir et demandera parfois des modifications. Ceci augmente d’autant le temps de réalisation finale. Ainsi donc, un illustrateur qui fait une commande passe en moyenne deux fois plus de temps que celui qu’il vous fera payer réellement à réaliser votre commande. Il ne vous le dira pas ; c’est une contrainte du métier et un bon illustrateur est celui qui passe de moins en moins de temps à ce travail en amont que vous ne payez en fait pas.

Voilà pour résumer, j’espère que cet article vous aura aidé et vous aura éclairé un peu sur la manière dont on réalise des travaux et leur coût, leur travail, et la raison de leurs tarifs moyens. Sachez simplement que quand on commande une illustration, c’est l’illustrateur qui est seul juge du temps qu’il devra y consacrer, car c’est lui qui tient le crayon, et sait le manier. Il est donc plus sage de parler de forfaits en fonction de la technique demandée, et des dimensions de l’œuvre à créer, plutôt que de temps de travail, comme vous l’aurez compris.

3 pensées sur “Le prix des illustrations dans le monde du JDR. Combien, pourquoi, comment ?

  • 7 avril 2015 à 14 h 13 min
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    Excellent article, mais une chose me frappe: tu dis que ce sont les prix pour le JDR, mais en quoi ce serait différent pour d’autres médias si le travail est identique?

    • 7 avril 2015 à 14 h 19 min
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      Bha je dirais les moyens du milieu. Si je reçois une commande similaire de la part d’une entreprise de communication/publicité, je sais qu’ils ont plus de moyens, ce qui accroit l’exigence de qualité qu’ils peuvent se permettre de demander, mais d’un autre coté le prix que je peux leur demander à mon tour.

      En fait la différence est qu’à types d’images égales, le forfait ne sera pas le même, et la commande sera alors plus spécifiquement basé sur un taux horaire, et non sur un forfait le plus souvent à la faveur du client quand c’est dans le monde du JDR. Après, je ne change guère mes tarifs sauf pour des commandes spéciales qui sortent de mes forfaits.

  • Ping :Flattr: Bilan pour avril 2015 - Blog à part, troisième époque

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