Apprendre à dessiner, ça se passe comment ?

(fautes corrigées, mea culpa d’avoir publié l’article sans les avoir corrigées de suite)

Vu qu’on me le demande souvent, et que souvent je frustre ou agace des gens qui me voient dessiner, et dessiner vite, et bien – oui, je dis que c’est mon métier, et que je fais cela depuis 30 ans…. c’est bêtement le cas, mais pas tant que ça je vais y revenir- je vais donc résumer rapidement comment on apprends à dessiner :

1 – Copier, copier, copier :

Le dessin, c’est de l’entrainement à la mémoire visuelle, bien avant d’avoir quelque don ou talent natif que ce soit, ou dextérité manuelle. Il n’y a PAS de don, dans le sens où les gens avec un don, il en nait quelques dizaines ou centaine par génération. La quasi-totale totalité des gens dont vous admirez les œuvres ne sont pas né avec un don… ils ont bossés.

Pour dessiner, il faut être capable de projeter en deux dimensions ce que vous avez mémorisé en trois dimensions. Quand je dessine un dessin imaginaire, c’est à dire la quasi totalité de ce que je fais, je combine des éléments que ma mémoire a enregistré pour les reporter sur le papier. Il n’y a aucun secret pour mémoriser : copier !

Il faut copier… Vous aimez une photo ? Copiez-là ! Vous adorez un illustrateur ? Pompez tout ce qu’il fait pour apprendre à mémoriser comment il s’y prend ! On copie tous, je copie encore, et quand je sèche ou rate un croquis, il est fréquent que j’aille chercher des sources pour les réemployer et les copier… si si… après 30 ans !

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2- Pour dessiner ce que vous voulez, commencer par dessiner le réel :

Le premier souci de tout dessinateur en herbe, c’est qu’il veut avoir son style, avoir des styles ressemblant à ses artistes préférés, etc… Le seul souci est que pour avoir un style, il faut commencer par avoir une banque de donnée mémorielle du réel. Vous ne pouvez pas inventer le squelette, les muscles, les proportions d’un corps humain. Vous ne pouvez pas dessiner une voiture sans avoir de bases en volumes, et en perspective.

Donc, téléchargez des photos, croquez des portraits et paysages photographiés, si vous voulez dessiner un bras, regardez un bras en photo… le réel est la première et la plus importante de vos sources d’inspirations, et elle le restera.

C’est la première étape pour être libre d’imaginer ce que vous voulez. Le réel fait toujours mieux que ce que tout artiste fera. Copiez le réel, recopiez-le, mémorisez-le, et c’est ainsi qu’on dessine une voiture imaginaire, ou qu’à partir de bases anatomiques, on fait des corps et visages de personnages de comics ou de manga.

Ce qui introduit le troisième point :

3- Apprenez avec des livres et des cours :

Et c’est là qu’on commence à parler de dépenses et d’investissement. Il n’y a pas de secret, vous voulez apprendre à dessiner, c’est comme apprendre les maths, l’anglais, ou la conduite automobile. Sans cours et livres de cours, vous n’allez pas avancer. Les cours sont utiles, mais pour débuter, on peut s’en passer. Pas les livres et les manuels.

Il y a des quantités de manuels et de livre de cours de dessin, tant que je serai mal placée pour vous en suggérer. De ce coté là, allez voir votre libraire, ou votre plus proche marchand de matériel d’art, et demandez-lui de vous conseiller, ou encore renseigner vous sur internet auprès de groupes et forums d’artistes.

A mon époque, j’ai appris à dessiner avec la série Léonardo aux éditions Lefranc-Bourgeois (c’était excellent pour les bases et débuter), et j’ai chez moi le Grand Cours d’Anatomie Artistique de György Feher (600 pages grand format, c’est du gros velu, et pas pour débutant). Mais j’ai d’autres manuels et livres, dont sur le dessin de manga (pour ce coup-là, pour la collection et mon Ange plus qu’autre chose, je ne m’en sers pas), et des quantités de artbooks divers.

La meilleur référence que je connaisse pour commencer c’est : Andrew Loomis, un grand illustrateur de la première moitié du 20ème siècle, qui a réalisé des manuels académiques d’initiation et de cours de dessin et d’art devenus des références mondiales. Ils sont  en anglais. On peut les trouver et les acheter (merci Matthias de me l’avoir signalé), par exemple ici : https://www.google.com/search?q=andrew+loomis&source=lnms&tbm=shop&sa=X&ei=HvOcVbSrLoqrsgHf2YbgDg&ved=0CAoQ_AUoBA&biw=1280&bih=927

Bref, il faut commencer, et commencez par des cours simples sur les bases du volume, de la construction anatomique humaine, de la perspective… et vous verrez plus tard pour commencer à vous fader le nom et la forme de tous les os et muscles (si si je les ai tous dessinés et appris… je les ai oubliés depuis, hein, pas folle !). Mais les manuels et livres, et même les cours ne vous serviront à rien si vous ne faites pas le principal…

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4- Travailler, travailler, TRAVAILLER !

Dessinez ! Le soir en rentrant par le métro, en allant au taff, au bureau pendant la pause, devant la télé, au café, chez vous, en vacance, tout le temps ! Dessinez, rêvez de vos dessins, pensez à vos dessins, soyez obsédés de dessiner, et de vos dessins! Il n’y a pas de choix, vous n’avez pas plus de don que moi ou tous les autres, et votre mémoire visuelle est une feignasse qui n’a jamais bossé, donc… bossez !

Et quand je dis bosser, je veux vraiment vous dire que faut pas chercher à finir de super beaux dessins, non, faut dessiner, jeter, recommencer, rejeter, recommencer, et avancer, et ne pas se contenter de gribouiller. En ce sens j’ai une vieille anecdote que je vais vous narrer, qui me concerne, et qui m’a un peu blindé quand quelques années après, j’entrais aux Beaux-Arts :

J’avais 15 ans, et je venais de décider que vétérinaire c’était pas pour moi (comment ça faut aimer les maths?) et comprendre que le parcours scolaire classique me faisait profondément chier. Je dessinais, comme… j’allais dire comme tout le monde, mais non, je dessinais mieux que tout le monde, cela me passionnait, mais ça n’avait vraiment rien d’exceptionnel. Intégrant le club d’arts plastiques du collège, qui m’apprendra le génie et la déchéance de l’art (moderne entre autres), je rencontrais Michel-Ange Poggi, artiste -peintre en herbe de génie (oui, avec ce prénom, ça ne s’invente pas), de deux ans mon ainé, qui accepta vite de devenir mon mentor.

Et les cours de construction du corps humain et d’anatomie artistiques commencèrent. Chaque jour, je venais lui apporter un dessin qui était donc une copie aussi réussie et fidèle que possible des constructions anatomique d’un corps humain, d’un visage, sous ses différents angles, etc. Chaque jour, il prenait le dessin, le regardait, le déchirait, le jetait à la corbeille, et me disait : « recommence ». Et de temps en temps, il faisait pareil mais en me donnant un cours sur les étapes suivantes. Il en a déchiré 50 avant qu’au 51ème, il regarde le résultat et dise : « pas mal » en me le tendant. Chaque jour pendant une année scolaire, je suis arrivée avec un dessin… et seuls 4 ou 5 ont survécu à mon terrible mentor. Enfin quand je dis terrible… je l’adorais et il était sympa et excellent prof, mais il m’a forcé à comprendre que c’était tous les jours, dès que je pouvais, que je devais dessiner et comprendre qu’il était inacceptable de me contenter de ce que je savais faire.

Et pour tout dire, c’est ce que j’ai fais durant des années, où que je sois, partout, je ne me déplaçais pas sans papier et crayons. Il y a des moments où je consommais une rame de papier par mois. Car à ce stade, la qualité du papier n’a pas d’importance : c’est de l’entrainement, ça se jette, et on fait de temps en temps de l’art entre des dizaines de feuilles gribouillées.

Et actuellement, ma moyenne, c’est entre 8 et 12 heure de dessin par jour, entre boulot, travaux personnels, et apprentissages. L’avantage est qu’à la place du papier et du matos d’art, j’ai un ordi et une tablette graphique, ce qui prend moins de place. Mais je ne me déplace nul part sans crayons et papier.

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5- Si vous commencez et que vous avez progressé, n’arrêtez pas !

Ceci me concerne, car les aléas de la vie m’ont fait arrêter le dessin plusieurs fois. Sur les 30 ans passés, je cumule sans doute plus de dix ans sans dessiner ou presque. Et plus que ne pas avoir progressé, j’ai perdu. Car plus on s’entraine, plus on travaille, plus on s’exerce, plus on apprend à rendre cela instinctif, rapide, efficace et percutant. Mais c’est comme un muscle. Votre mémoire et votre interaction oeil-main va s’émousser si vous cessez de la travailler, et vous devrez en reprenant après une longue pause commencer par rattraper et retrouver votre trait, votre mémoire et vos trucs, et cela peut prendre plusieurs semaines.

Bref, quand vous dessinez, que vous progressez, et que vous faites une pause, vous êtes bons pour devoir réapprendre et c’est terriblement frustrant et démotivant. C’est d’ailleurs ce qui tue tout enthousiasme chez des gens qui ont commencé, arrêté… et qui voient en reprenant qu’ils n’arrivent à rien et que c’est la grosse cata. Ben maintenant, vous savez pourquoi.

C’est aussi pour cela que j’en reviens au fait que où que je sois et quoi que je fasse, je ne me déplace jamais sans papier et crayon, et que je maudis mes arrêts forcés pour cause de santé, que je rattrape de mon mieux.

6- Montrez ce que vous faites :

L’émulation a une grande importance dans un travail qui a des aspects très solitaires et égotistes. Vous êtes seul devant votre papier et votre travail, et être illustrateur est un métier qui tend à donner des comportements d’ermite. Mais sans échanger, montrer votre travail, être encouragé, félicité, critiqué, vous allez non seulement stagner, mais vous allez vous décourager.

Donc, faut pas avoir peur, faut montrer. Et désormais, un scanner ne coutant pas trop cher, vous pouvez montrer vos dessins sur internet assez aisément… c’est ce que je fais sur Facebook et ce blog, et ce n’est pas que pour faire plaisir à mes fans, c’est aussi parce que j’en retire une émulation qui m’encourage à bosser toujours plus, et me forcer à progresser !

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7- Conclusion :

Combien de temps faut-il pour apprendre à dessiner ?

je dirais qu’on commence à faire des choses sympas au bout de deux à trois ans. Tout est question de votre mémoire visuelle, et de votre assiduité, mais aussi de la qualité des cours, manuels, et modèles employés pour vous entrainer. C’est en tout cas de mon expérience au bout de deux à trois ans que mes élèves se mettaient à dessiner sans modèle un peu ce qu’ils voulaient, à avoir leur propre style, et à se faire plaisir. mais soyons honnête, c’est un peu la théorie des 10 000 heures.  Alors ne renoncez pas au bout de 15 jours ou six mois…

Je vais me faire publier facilement et vendre mes dessins ?

Je crois que pour qui suit mon blog, il ne se fait plus d’illusions. Le monde de l’art et de l’illustration se prend la mondialisation dans la face comme tout le monde, et c’est à vitesse d’un TGV qu’a lieu le choc. Non, on ne devient que très rarement riche en étant illustrateur, c’est plutôt un métier précaire, et terriblement exigeant en temps (et assez onéreux), et qui a la caractéristique désagréable d’être qui plus est considéré comme un boulot de feignasse rêveur un peu naïf. Bref, en plus de demander du temps, de l’investissement et être aussi ardu que tout autre métier complexe à apprendre, c’est en plus une profession très déconsidérée et mal comprise. Donc… si c’est votre passion, foncez, mais tout en sachant que vous allez en chier.

Je peux pas dessiner directement du manga ?!

Hé non, pas plus que du comics, du franco-belge ou des personnages à la mickey. Les artistes de ces différents genre sont tous passés par la case apprendre le réel, les volumes, les perspectives, l’anatomie, et dans sa version la plus classique. Pour distorde le réel et le réinventer, il faut le connaitre, donc, il faut l’apprendre, désolée de vous casser vos espoirs…

Voilà, je crois avoir fais un tour d’horizon, si vous avez des questions, n’hésitez pas à les poser, je ferai de mon mieux pour y répondre !

4 pensées sur “Apprendre à dessiner, ça se passe comment ?

  • 12 juin 2015 à 6 h 54 min
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    Il existe une théorie, dite « théorie des dix mille heures », qui dit que c’est le temps qu’il faut à pratiquer une activité pour arriver à un niveau d’excellence.

    Je te laisse calculer le temps que ça représente.

    • 12 juin 2015 à 10 h 40 min
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      1000 jours… à ne faire que ça donc cela rejoinds mon expérience de trois ans pour commencer à faire ce qu’on veut… Forcément, 10 heures par jour non-stop, et arriver à faire de belles choses au bout de deux ans et demi, ça calme l’enthousiasme. Mais ça reste une théorie, je ne crois pas que mes élèves dessinaient 10hr/jour 365 jour/an ^^
      Par contre, il fallait bien trois ans, sauf pour quelques rares cas qui avaient déjà pas mal d’heures de vol derrière eux (ou une pugnacité tenace), pour entamer les choses vraiment sérieuses et se faire plaisir…

      • 12 juin 2015 à 11 h 50 min
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        On est d’accord que c’est une théorie qui tient plus du slogan que de la science la plus rigoureuse, mais ça permet de se faire une idée du temps qu’il faut pour pouvoir se prétendre un minimum pro dans un domaine.

        • 12 juin 2015 à 11 h 59 min
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          C’est pas une théorie si foireuse… et honnêtement, je pense qu’elle se tient assez…

Commentaires fermés.

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